12/04/2013

L’union européenne survivra-t-elle en 2024 ?

 

L’Europe était une belle idée. Un espace de paix et de réconciliation entre les belligérants, après une guerre particulièrement atroce. Une troisième voie entre les deux superpuissances qui se faisaient face lors de la guerre froide, alors même que les pays constitutifs de l’époque appartenaient au bloc occidental. Un espace de progrès social et de prospérité, grâce à un marché commun. Un havre accueillant des pays méditerranéens sortant de leurs dictatures d’inspiration fasciste, facilitant leur transition démocratique. Puis, un havre accueillant d’ex-pays du bloc soviétique dans le même but. Un espace de solidarité, aidant les régions appauvries à rattraper leur retard. Un mécanisme pour permettre la diffusion des valeurs fondamentales et pour harmoniser par le haut les droits sociaux, c'est-à-dire pour permettre à ceux qui n’en bénéficiaient pas encore de les acquérir.

  

La construction européenne s’inscrivait dans un contexte plus général de remise en cause des frontières, de limitation de souveraineté quand la paix était menacée (d’où la création du Conseil de Sécurité de l’ONU), de décolonisation et d’aide au développement du Tiers-Monde. Il s’agissait d’une utopie constructive, générant des progrès réels quoique partiels et fragiles.

  

Le succès de la construction européenne a généré ses propres obstacles. Avant même la crise actuelle, certaines régions ou certains pays riches ont commencé à se demander pourquoi poursuivre un effort de solidarité à long terme, d’autant plus que les adhésions nouvelles entraînaient des besoins considérables. L’oubli des erreurs passées et particulièrement des effets mortels d’un nationalisme effréné a permis à certains de se revendiquer souverainistes pour s’exonérer de l’obligation de négocier avec leurs partenaires et d’accepter des compromis.

  

La tentation du repli sur soi a été surtout renforcée par la mutation économique due à une politique mal maîtrisée, trop rapide, de mondialisation. Certains pays ont eu plus de difficultés que d’autres à remplacer les activités qui fuyaient vers les pays émergents par de nouveaux secteurs économiques et à dire vrai, quelques pays n’y sont pas parvenus. La migration des salariés vers des emplois non industriels n’a pas été facile, pour certains, elle a été impossible, malgré les efforts de formation professionnelle. De nombreux individus se sont retrouvés voués à un chômage définitif suivi d’une retraite difficile. Les promesses d’un espace de prospérité européen n’ont pu être tenues. Ni l’Union européenne ni les gouvernements nationaux n’ont su mettre en place une politique industrielle et de développement économique pour gérer les mutations, conséquence d’une politique de libéralisation des échanges qui, elle, a été menée tambour battant et même aveuglément, au seul profit de certains grands groupes industriels et bancaires.

  

La crise née du choc des subprimes (conséquence d’une politique de déréglementation activement menée par les gouvernements) a considérablement aggravé les choses. La nationalisation inconsidérée des pertes bancaires a entraîné une explosion de l’endettement des Etats, c'est-à-dire des contribuables. La crise bancaire a muté en crise financière, puis en crise économique. Il s’agit là d’un cataclysme d’autant plus affolant pour les citoyens que l’Union Européenne a étalé publiquement de sommet en sommet son impuissance et son incompétence. Chaque sommet européen donnait lieu à des communiqués annonçant des solutions, pour être suivi d’une rapide aggravation des choses rendant nécessaire un autre sommet. Les solutions trouvées devenaient de plus en plus dures pour les citoyens de certains pays, organisant leur spoliation par une pression fiscale exorbitante, par la diminution des retraites, par la disparition des emplois et récemment, la ponction de leurs dépôts bancaires. Les citoyens des pays épargnés, jusqu’à présent, n’en sont guère rassurés car on voit bien que la menace peut très rapidement s’étendre à d’autres pays. Le modèle social européen est gravement menacé. Même dans les pays riches, l’ordre du jour est à l’austérité durable. Par ailleurs, l’Allemagne, qui joue les premiers de la classe, commence à s’inquiéter des conséquences possibles de son impopularité auprès des autres peuples.

  

A l’incompétence s’ajoute l’illégitimité. La Troïka en est le symbole. Un concept mystérieux avec un nom fleurant bon le despotisme soviétique, des technocrates non élus aux commandes, des mesures impopulaires, le mépris des institutions démocratiques mises sous tutelle, la recette est presque parfaite. L’Union Européenne, avec ses institutions complexes ne respectant pas les principes de séparation des pouvoirs et de responsabilité de l’exécutif devant une chambre basse, son Conseil qui prend des décisions gravissimes sans contrôle ni recours effectif, n’a aucune des caractéristiques démocratiques qui rendent le pouvoir politique acceptable par les citoyens.     

  

La charge est-elle injuste ? Après tout, le procès en incompétence doit être nuancé par le fait que l’Euro a été sauvé. Le procès en illégitimité n’occulte-t-il pas le fait que ce sont des gouvernements démocratiques qui siègent à Bruxelles ?

La vérité est que le citoyen juge l’arbre à son fruit. L’Euro a été sauvé, mais à quel prix et pour combien de temps ? Et pour quelles perspectives de reprise économique ?

Des décisions sont prises à Bruxelles, mais qui les prend, et comment ? Il n’y a aucun compte-rendu des sommets européens, les motivations des décisions et les positions des uns et des autres restent secrètes, à peine retracées par des déclarations officielles alambiquées ou par des articles journalistiques rédigés par des correspondants tenus soigneusement à l’écart des débats.

 

L’Union européenne apparaît d’autant plus comme un monstre ingouvernable et insensible à la volonté populaire que dans les pays qui la constituent, le citoyen peut bien voter comme il lui plait, à gauche ou à droite, ça ne change rien à la course du bateau.

  

Il n’est donc pas étonnant que ce déficit politique crée de l’euroscepticisme. Les institutions qui n’ont pas de valeur ajoutée réelle, visible pour leurs citoyens sont condamnées à disparaître. Certes, les experts expliqueront que seule l’Europe a la taille critique pour interagir avec les grands blocs économiques d’une économie mondialisée. Mais ce discours est inaudible, d’une part parce que de petits Etats s’en sortent très bien économiquement et d’autre part parce que l’Union européenne a effectivement failli dans sa mission de protection d’un espace commun de prospérité.

  

La désaffection des citoyens pour la construction européenne est un mouvement de fond, puissant et difficilement réversible. Déjà, le Royaume-Uni, si un référendum était effectivement organisé comme promis par son gouvernement actuel, choisirait selon toute vraisemblance d’arrêter là les frais. Mais dans tous les autres pays, des mouvements eurosceptiques existent, dont certains ont le vent en poupe et qui risquent bien de contribuer à forger une opinion majoritairement négative quant à la poursuite de la construction européenne.

  

Alors, l’Union Européenne survivra-t-elle en 2024 ? Si les tendances actuelles se poursuivent, rien n’est moins sûr. Depuis longtemps, les gouvernements nationaux s’ingénient à peupler les institutions européennes d’ectoplasmes aux postes dirigeants, ils foulent aux pieds les processus de décision communautaires et les maigres droits du Parlement, ils renationalisent les compétences ou les dupliquent, sans souci de la gabegie budgétaire. Ils favorisent la corruption locale grâce aux détournements de fonds, rendus possible par des procédures intentionnellement complexes, en se moquant, année après année, des rapports de la Cour des Comptes. Déjà, l’UE n’est qu’un théâtre d’ombres, fort commode pour faire porter le chapeau des décisions gouvernementales par une structure qui n’est en définitive qu’une marionnette. Ils ont tué le rêve européen.

  

Et pourtant, jamais une vraie union européenne n’a été plus indispensable. Aucun des grands problèmes qui affectent l’Europe ne peut trouver de vraie solution qui ne soit commune. Seule une voix commune européenne peut vraiment peser dans le concert mondial. La démonstration a contrario en est fournie par le simple fait que quoi qu’ils en aient, les gouvernements de l’UE se coordonnent en permanence et que leurs dirigeants se rencontrent intensivement. Ils sont très conscients que le retour aux Etats-nation en Europe signifierait l’accélération d’un déclin, peut-être confortable d’abord, mais rapidement destructif des valeurs, des richesses et même des identités des nations européennes.

  

Peut-on renverser la tendance ?

  

Il faut que l’union européenne retrouve sa pertinence vis-à-vis des citoyens. Cette pertinence ne peut résulter que d’un projet politique européen. Non pas avec des grands mots et des grands sentiments, auxquels plus personne ne croit. Un projet politique européen doit proposer des réponses concrètes aux grands défis communs : déficit d’emplois, financement des retraites et de la protection sociale, éducation, gouvernance économique et financière… Ce projet politique doit être crédible, c'est-à-dire soutenu par un budget et une structure capable de le mettre en œuvre au contraire des pitoyables ‘stratégie de Lisbonne’ ou ‘Europe 2020’.

  

La structure de gouvernance de l’UE doit devenir une structure démocratique, c'est-à-dire se conformer aux principes constitutionnels suivis au niveau national des Etats membres. Le principe un homme, une voix doit être respecté au niveau de la chambre basse, c'est-à-dire que chaque parlementaire doit être élu par un nombre sensiblement égal de citoyens. Une chambre haute peut représenter les Etats. Le pouvoir exécutif doit être séparé du législatif, mais responsable devant la chambre basse. Un mécanisme de contrôle constitutionnel doit permettre la sauvegarde des compétences respectives de l’Union et des Etats membres. L’Union doit avoir son budget propre et ses propres ressources. Cette simplification démocratique est la condition nécessaire pour que l’électeur puisse comprendre les enjeux et réellement peser par son vote sur la politique choisie.

  

Cette refondation est nécessaire pour que l’UE survive en 2024. Une étape importante en 2014 permettra de comprendre si cette survie est possible : les élections européennes. Aura-t-on lors de ces élections l’absence de débat habituelle sur les enjeux européens au profit des enjeux purement nationaux ? Si oui, l’UE ne vivra pas en 2024. Aura-t-on un rassemblement des partis politiques en groupements européens, selon leur tendance politique, pour présenter un programme réellement européen et proposer une équipe qui formera la future Commission européenne en cas de succès électoral ? Si non, l’UE ne vivra pas en 2024. Parlera-t-on lors de ces élections des leçons des crises et de la refondation d’une UE dotée des compétences, des structures et du budget nécessaire pour la définition d’un vrai programme politique européen ? Si non, l’UE ne vivra pas en 2024. Les familles européennes des partis politiques proposeront-elles un programme européen concret pour trouver une réponse aux grands problèmes du jour ? Si non, l’UE ne vivra pas en 2024.

  

Il reste peu de temps d’ici aux élections européennes de 2014. Si ceux qui croient encore qu’une Europe politique est indispensable pour préserver notre modèle de société ne s’organisent pas au niveau européen, ne présentent pas leurs solutions aux électeurs, s’ils laissent les choses aller à vau l’eau, alors l’UE a toutes les chances de disparaître d’ici 2024.

 

09:04 Écrit par Jean-Paul Soyer | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook

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